
« À qui la faute ?
L'impossible (mais nécessaire) réforme de l'orthographe. »
Bernard Cerquiglini
01
Ce livre est une parabole. En 1986, jeune directeur de ministère, je dirigeais l'enseignement primaire auprès d'un excellent ministre, Jean-Pierre Chevènement. Nous étions persuadés que les connaissance indiscutables acquises par la science au sujet des rythmes (circadien, journalier, hebdomadaire, annuel) de l'enfant permettaient une réforme des rythmes scolaires à la fois consensuelle et bénéfique aux élèves, en premier lieu à ceux qui ont le plus besoin de la République. À notre grand étonnement, pour ne pas dire chagrin, nous nous sommes heurtés à une opposition unanime, en interne (autres départements ministériels : tourisme, transport, etc.) comme en externe (syndicats, associations de parents d'élèves, etc.). J’en garde une certaine amertume stupéfaite, qui m'a conduit à écrire cet ouvrage consacré à l'orthographe, prise comme métaphore d'un problème que la science, la bonne volonté, et l'intérêt général ne semblent pas parvenir à résoudre.
"Que dit votre livre de notre monde ?"
02
En choisissant le thème de la réforme de l'orthographe, question très ancienne et qui fut longuement débattue, j'ai souhaité faire comprendre au lecteur combien il est difficile de mener à bien un changement que les meilleurs esprits s'accordent à trouver nécessaire. Plus généralement, l'idée de réforme associe l'esprit des Lumières, la confiance dans la Science, l'idée du bien public ; la mise en oeuvre de cette idée relève de la politique, qui est un tout autre domaine, requérant une toute autre action. En d'autres termes, le traitement des difficultés et incohérences graphiques illustre, de façon très éclairante, cette question fondamentale pour une société démocratique : qu'est-ce que le progrès ? Comment y parvient-on ?
"Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?"
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J’ai entamé la rédaction de cet ouvrage dans un état d'esprit plutôt pessimiste. Dès le XVIe siècle, d'excellents grammairiens avaient montré, de façon indiscutable, les imperfections de l'orthographe française, en avaient proposé la réforme ; ils avaient échoué. Leurs successeurs (dont le responsable de la petite réforme de 1990 que je suis) firent de même (si l’on excepte l’Académie française, qui modifia sa propre graphie officielle à plusieurs reprises). De ces échecs, fallait-il prendre son parti, mesurer la puissance de l'inertie, admettre le bien-fondé de certains arguments conservateurs, reconnaître les maladresses du courant progressiste ? Je me préparais à dire adieu à la réforme, décidément aussi impossible que nécessaire ; d'où le titre du livre.
"Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?"
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Rédigeant l'ouvrage, reprenant la question dans son ensemble, pesant les torts des uns et des autres, je me suis convaincu qu’un progrès graphique reste envisageable. À condition d'entendre les bons arguments des conservateurs, de proposer un programme respectant la nature de la langue, de l’accompagner d’une pédagogie citoyenne. Mon évolution, en cours de rédaction, est également une parabole politique…
"Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?"
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Si, par une sorte de mouvement dialectique articulant la sagesse conservatrice à l'intelligence de la réforme, une simplification et une rationalisation mesurées de l'orthographe française me semblent réalisables, une question reste posée. Pourquoi la mise au point d'une graphie cohérente et commode, efficace et simple pour la langue français aura-t-elle exigé tant de siècles ? Pourquoi le français s’est-il pourvu d'une telle orthographe, pourquoi a-t-il résisté au changement, pourquoi demeure-t-il une langue complexe ? L’ultime question est la suivante : pourquoi la langue française est-elle ainsi, et pas autrement ? C'est l'objet du prochain livre, en cours de rédaction.
"Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?"
