“L’intérêt général n’est pas un supplément d’âme”
Elsa Da Costa

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Il dit que la notion d’intérêt général s’est progressivement effacée derrière la primauté de l’intérêt particulier, largement encouragée par le néolibéralisme. D’ailleurs nous avons tous les jours au niveau géopolitique l’expression de cette manifestation car l’intérêt particulier prime par usage de la force, qu’elle soit physique ou économique. Elle se fait donc nécessairement au détriment de l’égalité. La performance y est majoritairement évaluée à l’aune du profit économique, reléguant les dimensions sociales, humaines et environnementales au second plan. La fraternité, lorsqu’elle est convoquée, l’est trop souvent comme une variable d’ajustement, une « voiture-balai », jamais comme un cap structurant ou un principe moteur. Et enfin, le livre affirme que c’est une fausse idée de penser que l’intérêt général est l’affaire exclusive de l’État : il relève d’une responsabilité partagée entre pouvoirs publics, citoyens et entreprises. Toutes les parties prenantes de l’économie.
Que dit votre livre de notre monde ?
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J’espère qu’elle lui révèle que la France dispose de tous les atouts pour devenir pionnière en matière d’intérêt général : un tissu associatif dense et engagé, des services publics qui n’attendent qu’une politique volontariste pour être pleinement relevés, des élus qui tous les jours s’engagent dans les territoires, des entreprises qui transforment leur modèle d’affaire, et une jeunesse profondément en quête de sens. Je souhaite également que le lecteur prenne conscience que les initiatives existent déjà, nombreuses et innovantes, mais qu’elles souffrent d’un déficit de visibilité et de reconnaissance. Le livre propose par ailleurs un plan structuré autour de l’acronyme JUSTE — Jalonner, Unir, Sensibiliser, Transmettre, Émanciper — pour déployer une culture de l’engagement à travers la loi, les modèles économiques, l’éducation, les récits et la technologie. Une vingtaine de propositions concrètes et immédiatement mobilisables y sont détaillées, dont certaines suscitent déjà l’intérêt de partenaires prêts à en expérimenter la mise en oeuvre.
Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?
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Avec un double constat. D’une part, l’absence d’une définition claire et opérante de l’intérêt général dans les textes de référence, en dehors de l’article 238 bis du Code général des impôts. C’est dire !
Impossible d’envisager une aspiration philosophique mais inévitablement une valeur financière par l’autorisation à une défiscalisation. D’autre part, une représentation de l’engagement souvent incarnée par de grandes figures héroïsées, qui en faisaient davantage une charge ou un sacrifice qu’une responsabilité partagée. Cette mise en scène rendait l’engagement inaccessible à beaucoup, alors même qu’il devrait être un levier d’émancipation collective. Il fallait donc révéler ce qui se cache en creux, dans les interstices et montrer que nous sommes tous des acteurs de changement.
Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?
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Avec celle d’un véritable plan d’action visant à ancrer l’engagement au service de l’intérêt général dès la naissance et tout au long de la vie. Les défis contemporains étant profondément interconnectés, ils appellent le déploiement d’une culture de l’engagement structurée et durable. Nous avons poussé le libéralisme trop loin, et l’émergence de big techs devenues de facto des big states appelle une réaction humaniste, fondée sur la fraternité, la responsabilité et la dignité humaine.
Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?
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Plusieurs chantiers restent ouverts, à commencer par celui de l’évaluation efficiente des politiques publiques. Je m’interroge notamment sur l’intégration des sciences humaines dans les mesures d’impact, encore trop souvent réduites à des indicateurs quantitatifs.
Les travaux d’Esther Duflo constituent à cet égard une source d’inspiration majeure pour imaginer un observatoire des gains produits par l’innovation sociale pour la société. Ce projet s’inscrit naturellement dans une perspective européenne, tant les enjeux dépassent aujourd’hui les cadres nationaux.
Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?
