
« Nous vivons dans un monde qui ne sait plus quoi faire de la fragilité »
Johann Margulies
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Mon livre dit que nous vivons dans un monde qui ne sait plus quoi faire de la fragilité. Un monde qui se pense rationnel, protecteur, moderne, mais qui laisse des millions de vies malades dans un angle mort. Il raconte comment une société construite pour la vitesse, la performance et l’autonomie ne voit plus ceux qui chutent, ceux qui vivent dans un périmètre réduit à un lit, une chambre, une rue. Mon récit met à nu un aveuglement politique et médical : lorsque la médecine ne comprend pas, elle psychologise ; lorsque les institutions sont démunies, elles abandonnent. Cette errance laisse des balafres, des traces profondes dans l’esprit et dans le corps. Mais le livre montre aussi un second monde : un monde réduit, monacal, austère, où l’on réapprend à habiter l’existence autrement. Ce que je décris n’est pas seulement une maladie, c’est une sécession ontologique qui révèle la structure même de notre époque : nous refoulons la vulnérabilité, nous refusons d’admettre que la limite nous concerne tous.
"Que dit votre livre de notre monde ?"
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J’espère d’abord que le lecteur comprendra l’envers de la maladie : non seulement les symptômes, mais l’expérience d’un effondrement du rapport au temps, à l’espace, au corps, au monde. La maladie réduit tout : le monde devient une chambre, le corps devient rouge vif de présence douloureuse, l’existence entière se joue dans quelques gestes minuscules. J’aimerais aussi que le lecteur voie ce que cela révèle de notre société : la manière dont nous refusons la part maudite de l’humain : la finitude, la dépendance, la précarité. La maladie chronique est un miroir très rude : les gens ne veulent pas nous voir car ils refusent de voir ce qu’ils pourraient devenir. Enfin, j’espère qu’il percevra une lumière. Non pas une consolation, mais une intensification. Dans la nuit de la maladie, il reste des éclats : un rire avec un parent, un café partagé, une page de Platon, un geste d’amitié. C’est cela que j’aimerais transmettre : même dans l’effondrement, quelque chose résiste, quelque chose se réinvente et cette lumière porte en elle le germe des possibles et tous les espoirs.
"Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?"
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Au départ, j’ai voulu témoigner. Dire ce que les mots publics ne disent pas. Dire ce que signifie tomber lentement, pernicieusement, jusqu’à être « dépossédé de tout pouvoir-être ». L’idée initiale était presque chirurgicale : rendre visible une maladie méconnue, montrer la violence des malaises post-effort, l'épuisement abyssal, l’errance médicale qui mutile davantage qu’elle ne soigne. Je voulais écrire « avec mon sang », pour reprendre Nietzsche. Mais j’avais aussi un geste politique : donner une voix à ceux qui n’en ont pas, refuser que des millions de malades vivent dans un silence de honte, dénoncer un système qui psychologise ce qu’il ne comprend pas. Le livre est né de cette urgence.
"Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?"
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Je l’ai terminé avec une idée plus ample que celle du départ : que la maladie, sans être un bien, peut devenir un lieu d’intensification de l’être. Ce n’est pas une idée métaphorique mais une expérience vécue. « Moins on est, plus on est » : la réduction du monde, du temps, de la vie sociale n’éteint pas nécessairement l’existence ; elle peut en révéler une densité nouvelle. Ce paradoxe, très présent dans la tradition mystique, m’est apparu comme une vérité ontologique. Mais j’ai aussi terminé avec une conviction politique : une société se juge à la manière dont elle traite ses plus vulnérables. Notre incapacité collective à voir les malades chroniques dit quelque chose d’inquiétant sur notre époque. L’idée forte, au fond, est double : la fragilité révèle la vérité d’un monde, et elle peut, parfois, révéler la vérité de l’être.
"Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?"
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Deux séries de questions demeurent ouvertes. D’abord une question éminemment politique : que révèle cette crise sanitaire silencieuse, cette épidémie d’invalidité de masse de l’état de l’Europe ? Comment penser un continent qui se veut protecteur mais abandonne une partie de ses citoyens ? Que dit cette faillite du soin de nos institutions, de nos priorités, de notre imaginaire social ? Ensuite une question philosophique et existentielle : qu’est-ce que l’être humain cherche lorsqu’il est privé d’élan vital ? Pourquoi, même diminué, persiste-t-il à tendre vers une forme de verticalité, de dépassement, d’absolu ? Dirais-je de souveraineté ? Cette interrogation irrigue déjà mon prochain cycle d’écriture : un livre sur l’Europe, l’Europe en tant qu’idée et processus historique et, plus loin, un roman consacré à la quête d’absolu à travers l’histoire, cette force qui traverse les vies malades comme les vies ardentes. Ce sont ces questions-là qui prolongent Épuisé.
"Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?"
