
« La route de la décivilisation »
Gaël Brustier
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A la croisée de mes lectures très personnelles d’Elias et Gramsci, il s’agit de comprendre comment le monde tel que nous le connaissions au moment de la crise de 2008 a pu s’effondrer, comment notamment les familles idéologiques qui dirigeaient le débat public ont pu s’effondrer et laisser la place au chaos actuel. Avec les derniers mois je vois un péril : le péril anti-politique : La classe politique de gauche, privée de repères intellectuels et moraux, de vision stratégique avait embrayée a, de LFI au PS en passant par EELV, embrayé derrière ce mouvement pourtant assez bizarrement « boosté » sur les réseaux sociaux (à l’Est rien de nouveau) et ressemblant aux pires travers anti-politiques du mouvement de Beppe Grillo. Glorification de l’individu babilleur, affirmations dénuées de fondements etc, du 10 septembre à Olivier Faure, c’est le basculement dans une gauche anti-politique, a-républicaine. Jouant involontairement de toutes les opportunités qui se présentent, pas sa faiblesse et l’abandon de sa fonction de parti organique de la gauche, mais bénéficiant du rejet de LFI, le PS touche les jetons d’absence de la gauche sur le plan de la pensée, du projet et de l’incarnation de l’alternative. C’est relativement rentable et octroie à ses responsable une forme d’aura sociale, ce qui n’est pas rien pour beaucoup d’entre eux. Petit à petit, sous l’effet du système médiatique et de la baisse de niveau des élites politique, c’est l’habitus des responsables politiques qui a muté et la vie militante qui s’est effacée au profit d’une sorte de show-room des égos et des micro-destins.
"Que dit votre livre de notre monde ?"
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Le monde est fait de contradiction, son analyse doit être nuancée et chacun doit adjoindre à l’analyse et la critique des faits sociaux, des représentations qu’on leur accole, des réponses idéologiques souvent un peu « grossières » qui font leur apparition. Dans un monde où la réceptions des nouvelles est marquée par l’immédiateté, il faut prendre le temps de réfléchir au sens politique de ce qui se déroule sous nos yeux. Bâtir une temporalité qui resitue les faits dans le temps long et permette une analyse distanciée, débarrassée des jugements hâtifs et de ce que l’on appelle le campisme.
Que s’est-il passé en quelques années pour en arriver là : nous avons cru que le PS et LFI ou EELV étaient mus par un esprit militant au sens traditionnel. C’est faux, rigoureusement faux. L’ambition d’un élu de gauche aujourd’hui est d’être un people photographié par Gala, si possible sur un jet ski. Argent + notoriété comblent le vide existentiel de ces gens, dont la loyauté a été mesurée par leur empressement à annoncer qu’ils souhaitent mettre dehors ce gouvernement. Le drame est résumé par ces photos de groupes où Castets, Autain, Guedj et consorts n’exposent aucune idée mais seulement leur personne, dont il faut parler, reparler sans fin. C’est la Cour de Versailles en version Onlyfans.
"Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?"
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Dès le début, il m’a semblé qu’il fallait donner des clés pour comprendre l’évolution des sociétés humaines depuis 2008. La première condition de la compréhension du monde c’est la curiosité intellectuelle « tous azimuts ». Les outils des sciences sociales notamment sont là pour y aider et, en cela, les assauts contre les sciences sociales il y a dix ans sous la gauche me semblent particulièrement néfastes. L’accélération de la brutalisation du débat public est assez peu supportable quand on est attaché à la nuance
"Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?"
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On peut envisager l’avenir sous deux aspects : une aggravation spectaculaire de l’état de nos sociétés mais la possible diffusion d’un savoir et de méthode qui laissent la place à la un
La brutalisation est manifeste mais il faut en cerner les causes et penser que l’intelligence collective peut surmonter les périles annoncés
"Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?"
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Beaucoup ! La question qui m’occupe beaucoup est de comprendre comment nos sociétés réagissent (si elles peuvent réagir) au véritable « match retour » des guerres de l’opium auquel nous assistons. L’excellent dossier sur la drogue et la construction de sa désirabilité émanant de SPIRALES. Ceci dit la situation actuelle débouche, en termes de valeurs, sur une accentuation manifeste du désir de dépolitisation autoritaire. Un régime embourbé et victime du gigantesque bavardage vindicatif auquel nous assistons suscite un désir de dépolitisation renforcée par une accentuation de son appareil de contrainte, sinon de répression. C’est moins la dette qui inquiète que la faiblesse de l’Etat : a posteriori, il sera possible de rediscuter de la mise en avant « sèche » de la dette, hors d’un projet national émancipateur et mobilisateur. La France n’est pas un pays qui fonctionne « à l’économique », c’est-à-dire qu’au contraire de la célèbre antienne de James Carville « it’s the economy, stupid ! » et donc (pardonnez l’anglais !) « it’s politics, stupid ! ». Cependant, les Français pensent que la politique est dévoyée, abaissée depuis plusieurs années, d’où une forme de « rage » à la française qui vise à neutraliser un champ politique perçu désormais comme un foyer infectieux de menaces et d’hypothèque sur leur niveau de vie, leur mode de vie, leur sécurité qu’elle soit physique ou culturelle.
"Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?"
