"Depuis quelques décennies, un abîme s’est ouvert entre les élus et les citoyens"

Frédéric Micheau

Le Gouffre démocratique : les gouvernants et l’opinion (éditions du Cerf, 2024, 216 p). 

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Il met en perspective la crise démocratique actuelle. Depuis quelques décennies, un abîme s’est ouvert entre les élus et les citoyens. La simple administration des choses parait avoir supplanté le gouvernement des hommes. L’art de gouverner semble se réduire désormais à la gestion de crises à intervalles resserrés et à une tentative entêtée d’imposer à l’opinion des réformes dont elle ne veut pas. 

Les responsables politiques semblent renoncer à exercer la dimension pédagogique de leur charge et à engager un dialogue avec l’opinion. Ils s’enferrent dans l’application obstinée de leur programme, en restant inaccessibles à toute critique mais mûs par la conviction supérieure d’agir pour le bien du peuple, y compris contre sa volonté.

Cette situation aux symptômes multiples (abstention, crises sociales, montée des populismes, dégagisme…) est porteuse de graves périls. 

Que dit votre livre de notre monde ?

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L’ouvrage vise à éclairer le lecteur sur l’utilisation par les gouvernants des études d’opinion. Aide à la conception et à l’application des politiques publiques, elles constituent aussi une contrainte pour l’action publique, en réduisant l’autonomie des acteurs politiques. 

Parallèlement, elles peuvent leur servir à agir dans le jeu politique. A ce titre, la volonté d’appréhender au plus près le « risque d’opinion » traduit bien leur conception de l’opinion publique : il leur semble impératif de canaliser cette force sociale qu’ils jugent prompte à l’ébullition, de minimiser son pouvoir de nuisance et de favoriser son acceptation des politiques publiques. L’identification et la prise en charge des attentes de la population sont reléguées au second plan.

Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?

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Les données issues des études et sondages sont toujours plus abondantes et toujours plus faciles d’accès pour les gouvernants. L’état de l’opinion publique est constamment observé avec un soin méticuleux.  

Parallèlement, la méfiance des citoyens vis-à-vis de l’action gouvernementale est devenue la norme, tant leurs attentes ne leur paraissent plus prises en charge. Le sentiment d’être incompris voire abandonné par les élites politiques, perçues comme déconnectées de la réalité, se répand dans la population. 

Tout se passe donc comme si l’accumulation de chiffres avait élevé un écran opaque entre les gouvernants et les gouvernés. L’opinion publique n’a jamais été autant écoutée. Pourtant elle ne s’est jamais sentie aussi peu entendue. Comment expliquer et résoudre ce dialogue de sourds ?

Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?

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Il ne s’agit pas de gouverner pour ou contre l’opinion publique, mais bien avec elle. Cela implique de savoir saisir l’opinion c’est-à-dire porter devant elle les affaires graves, l’informer et lui demander d’exercer son jugement. Cela suppose au préalable que les dirigeants politiques se défassent de leurs préjugés et considèrent enfin l’opinion comme un acteur sensé, dont les avis sont respectables et doivent être pris en compte. 

Dans la répartition du pouvoir politique, l’opinion publique doit accepter de ne pas gouverner d’une part et d’être gouvernée d’autre part. La démocratie ne peut pas se concevoir uniquement comme un système mécanique chargé de concrétiser sous la forme de politiques publiques l’intégralité de ses attentes.

De leur côté, les élus doivent accepter de ne pas régner, c’est-à-dire ne pas exercer un pouvoir absolu. Il leur faut gouverner dans une relation intime et constante avec l’opinion, ce qui implique de reconnaître qu’elle détient le dernier mot. En cas de désaccord persistant avec elle, il leur faut donc se soumettre ou se démettre. 

Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?

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La principale interrogation concerne l’articulation de la démocratie représentative et de la démocratie d’opinion. Aux yeux des citoyens, la démocratie d’opinion paraît plus légitime que la démocratie représentative, qui pourtant seule est légale. Entre ces deux forces, la coexistence peut dégénérer en conflit. Que faire pour éviter cette éventualité ? 

Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?

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