« Pour l'amour du peuple »

Marc Lazar

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Mon livre parle avant tout de la France pour comprendre pourquoi ce pays, le

nôtre, est caractérisé sur une longue durée, depuis la fin du XIXème siècle, par la récurrence d’un phénomène politique compliqué à saisir qui s’appelle le populisme. Classiquement, on date l’émergence du populisme de la fin du XIXème siècle en Russie et aux Etats-Unis. 

J’affirme et je crois que je démontre, que la France, en Europe, constitue le berceau du populisme avec l’épisode et l’aventure du Général Boulanger de 1887 à 1891. Mais la France est aussi l’une des terres de prédilection du populisme. Celui-ci se manifeste à plusieurs reprises, il scande notre histoire.

 

Le plus souvent, il se manifeste sous forme de poussées intenses qui déstabilisent un temps les institutions et bouleversent la politique mais s’estompent rapidement. Ce fut par exemple le cas avec le boulangisme ou dans les années 1950 avec le poujadisme. Mais d’autres populistes persistent et s’enracinent dans les profondeurs de la société. 

Ce fut le cas, selon moi, avec les ligues des années Trente. 

C’est encore plus le cas depuis les années 1980. Nous sommes dans cette longue et inédite temporalité du néo-populisme contemporain, notamment avec le Rassemblement National et La France insoumise, qui ont des points communs mais aussi de profondes différences. Cette prégnance du

populisme démontre l’ampleur de trois crises : celles de la politique, du social et de l’identité française.

"Que dit votre livre de notre monde ?"

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J’espère avoir mieux cerné la consistance du populisme, ce mot-valise, et retracé son histoire, laquelle permet de jeter un autre éclairage sur la trajectoire de la démocratie française. 

Dans toute démocratie, il y a une potentialité populiste. Car comme le rappelle une théoricienne politique britannique, Margaret Canovan, il existe deux dimensions dans nos démocraties modernes : la dimension de la souveraineté populaire et la dimension libérale et constitutionnelle. 

Ces deux dimensions sont en tension continue. Margaret Canovan explique que si la dimension libérale et constitutionnelle se dissocie de la souveraineté populaire, la néglige, la marginalise voire l’oublie, alors le populisme se manifeste aussitôt et en appelle à la souveraineté populaire. 

 

C’est une observation profonde et particulièrement fondée pour la France. En effet, depuis la Révolution française, il y a une tension entre la représentation et l’expression de la souveraineté. populaire. Dans des circonstances particulières - contexte international déstabilisant ayant des répercussions en France, forte défiance politique, chômage, accroissement des inégalités, questionnements sur le devenir de la. France - , le populisme peut se développer. Il cristallise dans tous les cas dans la figure d’un leader (aujourd’hui d’une leader) qui prétend incarner le peuple.

 

Alors la représentation est mise en cause, délégitimée, suspectée ce trahison,

accusée de corruption, soupçonnée de se replier sur elle-même, tandis que lasouveraineté populaire est exaltée, encensée, porteuse en soi de « bon sens » et

de vérité.

"Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?"

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Avec une idée simple : comprendre les particularités du populisme à la française. En effet, j’avais publié en 2018 en Italie avec un collègue et ami sociologue, Ilvo Diamanti, un livre intitulé « Peuplecratie. Les métamorphoses de nos démocraties ». Le livre a été traduit en français l’année suivante chez Gallimard.

 

Dans cet ouvrage, nous n’analysions pas simplement les partis et les mouvements populistes les plus récents en Europe, et plus particulièrement en France et en Italie, mais leurs effets sur toute la politique. Notre thèse était que les populistes ne conquéraient pas toujours le pouvoir mais qu’ils avaient déjà gagné. Ils imposent leurs thématiques, dictent l’agenda des politiques publiques, érigent en modèle leurs modes de faire de la politique au point que leurs adversaires pour les combattre recourent à des stratégies et des styles populistes, enfin modifient la démocratie elle-même. D’où le néologisme de « peuplecratie ». 

Celle-ci est caractérisée par l’idée que la souveraineté populaire est sans limite, ce qui a pour conséquence une remise en cause des contre-pouvoirs et de l’état de droit, et qu’elle repose sur l’immédiateté. En effet, triomphent désormais l’urgence continue à cause des réseaux sociaux et des médias et tandis que l’incarnation personnelle et médiatisée à outrance s’est substituée à toutes les formes de médiation (parti, syndicats, associations, corps intermédiaires). Le livre comportait une assez brève partie historique comparée entre la France et l’Italie.

 

Cette fois, je voulais réaliser une vraie plongée dans l’histoire française pour

déterminer les invariants et les changements du phénomène populiste.

"Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?"

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L’idée la plus forte c’est la mise en évidence des apories de la démocratie

française. Celle-ci a ce problème de fond, structurel, qui consiste dans la tension récurrente entre représentation et souveraineté populaire. L’un des plus récents exemples a été le mouvement des Gilets jaunes auquel je consacre un chapitre entier. Je montre l’ampleur de la protestation fiscale qui en est à l’origine (ce n’est pas la première fois dans l’histoire du populisme), et également le désarroi social, la souffrance, la colère, l’indignation, la protestation des personnes mobilisées comme des Français qui, sans y participer, les soutenaient largement.

 

Mais je montre aussi qu’il y avait une dimension populiste dans les Gilets jaunes qui cristallise autour du mot d’ordre « Nous sommes le peuple ». Ce populisme- là est inédit, car sociétal et donc non lié à un parti ou à un mouvement, et qu’il fut sans leader. L’autre idée forte, c’est d’avoir discuté les approches de science politique du populisme, trop génériques à mon avis, et d’en avoir proposé une définition opératoire afin d’analyser au plus près les différents cas de populisme et d’avoir proposé une distinction que j’explicite entre populisme intégral etpopulisme intermittent. Cela permet non seulement de mieux saisir les populismes avec leurs points communs et leurs différences, mais aussi de complexifier encore la connaissance de notre histoire politique française. 

 

Enfin, je pense avoir démontré que l’histoire du populisme en France ne relève pas simplement d’une histoire strictement nationale mais qu’elle résulte de diverses interactions avec ce qui se passe hors de France et qui impacte la France.

"Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?"

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C’est la question des évolutions de nos démocraties. De leurs constructions, de leurs institutionnalisations, de leurs contestations, de leurs fragilités, mais

également de leurs capacités d’acculturation des mouvements protestataires, de métabolisation de ceux et celles qui veulent les bousculer voire les renverser. 

Cela suppose là encore de combiner histoire et sociologie politique. Par exemple, pour répondre à une question fondamentale qui se pose en ce moment : ces populistes- là en France comme ailleurs sont-ils les fossoyeurs de nos démocraties ou vont-ils assimiler les règles de leurs règles et de leurs pratiques ? 

Mais après ce livre sur la France, sur ces thèmes, je reviendrai à « ma chère Italie ». J’entends écrire un livre sur l’histoire de la démocratie italienne qui ira à contre-courant d’interprétations selon moi trop simplistes, trop convenues, trop traditionnelles. Toutefois, cela me demandera du temps.

"Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?"

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