« Sortir de l’indifférenciation : retrouver la différence comme altérité. »

Mazarine Pingeot

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C’est d’abord un livre de philosophie qui cherche à mettre en évidence les structures métaphysiques profondes de la crise que l’on traverse. Il contient différents niveaux d’analyse : un diagnostic de la crise dans les différents champs politique, sociologique, moral…, puis une recherche critique pour remonter à une métaphysique qui serait sous-jacente à la crise. Or l’un des invariants de la crise est ce que j’ai nommé la structure d’indifférenciation : indifférenciation des espaces (privé, public, semi-public, quel statut ont les réseaux sociaux par exemple…), indifférenciation des temps (le présentisme – Hartog – ramène à lui les autres dimensions du temps au profit d’une forme d’homogénéisation et de nivellement), indifférenciation de la vérité et du mensonge (ce qu’on appelle la post-vérité), indifférenciation des valeurs à travers une infinie commensurabilité exigée par le capitalisme et la société de marché… L’indifférenciation est la structure commune qui permet de parler de crise. Or on la retrouve au niveau métaphysique à travers ce qu’on pourrait appeler un « anarchisme ontologique » dont Deleuze serait le plus éminent représentant. Il se trouve qu’à cette indifférenciation – qui structure ou plutôt déstructure tous les champs – correspond un affect paradoxal, celui de l’indifférence. Indifférence qui explique par exemple l’abstention, le retrait, le repli sur soi, le désintérêt… autant d’attitudes a-politiques qui laissent le champ libre au retour des régimes autoritaires.

"Que dit votre livre de notre monde ?"

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J’espère pouvoir approfondir un constat que tout le monde fait : la crise qui touche tous les domaines, politiques, géopolitiques, éthiques, etc. Je cherche dans mon travail à rendre manifeste ce qui n’apparaît pas, et qui pourtant, dès qu’il devient visible, permet de constituer un levier de résistance en même temps qu’une clé d’analyse. Je cherche également à montrer dans ce travail qu’il y a toujours une métaphysique cachée derrière les grands mouvements de pensée et les évolutions de la société. Au fond, il me semble fondamental de continuer à faire de la philosophie, et c’est aussi ce que j’essaie de montrer dans ce livre.

"Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?"

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J’ai été frappée par deux choses : d’un côté, le rapprochement entre trois grands textes de philosophie, l’un de Descartes, l’autre de Kant, le troisième de Husserl, qui se félicitaient du progrès des sciences et se désolaient de la crise de la philosophie : autrement dit, qui prenaient acte du divorce entre science et philosophie comme du symptôme d’une crise très grave. Or les sciences et surtout les technologies se développent aujourd’hui à une vitesse vertigineuse, alors que la philosophie, la pensée critique, reculent à grands pas. Ce hiatus me semble constituer le cœur de la crise. Que trois grands philosophes l’aient constaté à un siècle et demi de distance chacun est fascinant. Ce n’est donc pas un problème radicalement nouveau.

Par ailleurs – c’est le deuxième côté – je suis frappée par l’indifférence croissante vis-à-vis de la politique (qui peut s’expliquer bien sûr par d’autres facteurs, notamment le niveau politique actuel), indifférence qui n’est pas incompatible avec une forme de colère. Cette indifférence est aussi l’expression d’une forme d’impuissance. Je pense qu’il faut que l’on travaille sur cette question de l’impuissance, du sentiment d’impuissance.

"Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?"

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Qu’il faut sortir de l’indifférence. Mais que pour en sortir, il faut remettre au jour une idée de la différence qui ne soit ni une différence de degrés, ni une différence essentialisée, mais une différence qui fasse signe vers l’altérité. Le problème de la différence traverse tous les grands débats contemporains : féminisme (quelle différence homme/femme ?), antispécisme (quelle différence humanité/animaux ?), IA (quelle différence humanité/machine ?), etc. À l’heure du retour des identités, ou au contraire de la dilution de toute différence, il s’agit de revenir à une notion de différence qui ne soit pas porteuse d’inégalité. Je voudrais que la gauche parvienne à repenser la différence en la décorrélant radicalement de la hiérarchie. La différence n’est pas un gros mot, au contraire, mais elle ne doit pas non plus empêcher le commun. Voilà une équation complexe. C’est la raison pour laquelle la seule voie de sortie est de penser la différence comme altérité.

"Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?"

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Mon prochain livre portera sur l’IA générative et le langage. Il se déplace par conséquent par rapport aux questions traitées dans De l’indifférence à la différence même si les problèmes se croisent et se rencontrent. Je m’interroge sur la fin de la vérité liée aux conditions mêmes d’énonciation puisque désormais le langage n’a plus besoin d’un référent extérieur ; il est produit par les machines indépendamment de toute référentialité et de toute subjectivité. La condition même de la vérité s’abolit.

Par ailleurs, les producteurs de langage sont des entreprises privées. Est-on en train de privatiser le langage ou d’accepter que des normes décidées par quelques personnes finissent par modeler la langue ? Or on le sait, grâce aux analyses magistrales de Klemperer, la langue est le moyen de propagande le plus public et le plus secret : on l’emploie nécessairement et sans se rendre compte qu’elle est normée et normative, porteuse d’idéologie.

L’IA générative promet un monde parfaitement immanent, sans possibilité d’en sortir. Et cela rejoint les préoccupations du livre précédent.

"Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?"

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