"Et si la “génération reset” n’était pas une génération désengagée ?"

Monique Dagnaud

01

Vouloir tout changer, notamment le capitalisme exacerbé générateur de tant d’inégalités et de dérives, mais avoir foi dans les valeurs européennes (démocratie, humanisme, ouverture à autrui, valorisation de la liberté, souci de justice, goût de la culture) tel est l’état d’esprit des jeunesses européennes éduquées face aux nouvelles donnes du monde - emprise du numérique sur la culture et le modèle l’économie, péril écologique, crises sanitaires, isolement de l’Europe dans un contexte de montée des empires. Le livre est focalisé sur les 25-39 ans à haut niveau d’éducation, ceux qui sont au bord du pouvoir. Cette jeunesse est profondément déstabilisée, voire désenchantée, mais campe sur des assises morales et des convictions.

Que dit votre livre de notre monde ?

02

Le lecteur est convié à mesurer la distance qui se creuse entre les générations vieillissantes, leur socle idéologique, leurs certitudes, leur vision du monde, et les générations montantes. L’optimisme qui régnait au tournant du siècle a fondu comme neige au soleil. Une rupture intellectuelle est en marche et il est encore difficile de dire sur quoi elle débouchera, car la jeunesse éduquée est psychologiquement assez désarmée et peu organisée sur le plan politique. Pour défendre la démocratie devant tant de périls et de vents contraire il faudra beaucoup de détermination et de caractère de la part des nouvelles générations, et elles devront prendre des risques.

Qu’espérez-vous que cela révèle à votre lecteur ?

03

Je n’avais pas d’idées préconçues, juste une curiosité et un désir de comprendre, c’est un principe de base pour faire de la bonne sociologie. En 2021 et en 2022, dans le cadre d’un partenariat France-Culture/Arte, on m’a demandé d’encadrer de grandes enquêtes sur les générations. Les équipes dédiées à ce projet dans ces deux médias étaient composées de trentenaires. Dans mon dialogue avec elles je me suis vite aperçue qu’elles avaient en tête une batterie de questions spécifiques, et je leur ai laissé la bride sur le cou ne poussant que quelques thèmes et questions qui pouvaient enrichir l’ensemble du travail. En 2023, j’ai agi de même pour la supervision d’une opération de démocratie participative lancée par l’ONG Aschoka auprès de jeunes de banlieue en mobilité ascendante. Ce retrait volontaire m’a permis de mieux comprendre les préoccupations et les représentations de ces nouvelles générations, pour la fraction très diplômée (les bac + 5 représentent le quart des 25-39 ans). Les résultats de ces travaux (200 questions environ pour les enquêtes France -culture/Arte, plus de 100 000 répondants, 700 pages de verbatim, 110 participants pour l’opération Aschoka) m’ont surpris je l’avoue, car je ne m’attendais pas à rencontrer un cadre conceptuel aussi différent et tant de radicalité et d’aspirations au changement dans cette partie très diplômée et donc intégrée de la jeunesse.

Avec quelle idée l’avez-vous commencé ?

04

L’idée que l’on avait changé de monde, que l’on était dans un moment de bascule, avec les incertitudes que cela implique pour l’avenir. Les effets du capitalisme numérique, inégalités extrêmes, dilution du principe de vérité, marchandisation de tout, affirmation des rapports de force comme élément structurant, heurtent la vision du monde de cette génération qui a été éduquée dans l’humanisme européen. Cette forme d’américanisation de la société, que l’on peut nommer la « trumpisation », est vécue douloureusement par ces trentenaires. En conclusion je m’interroge sur leur capacité de rébellion face à cette déferlante. De même je tente aussi d’explorer leur résistance face au retour de la guerre sur le continent européen, leurs réactions face à la menace russe.
Une autre dimension est apparue au fil de cette enquête : le fossé qui se creuse entre les femmes (plus progressistes, plus engagées dans le changement de société, plus ébranlées par la donne écologique) et les hommes (plus conservateurs). Je parle d’un certain séparatisme entre les deux genres.

Avec quelle idée forte l’avez-vous terminé ?

05

Les évolutions géopolitiques menacent les européens de chocs culturels et économiques. Les élites culturelles, déjà fortement contestées, risquent d’être mises au banc et un autre ordre social et un autre imaginaire peuvent s’imposer, comme on le voit aux Etats-Unis. Quid des valeurs démocratiques ? Quid des rapports hommes/femmes ? Les nouvelles générations éduquées sauront-elles relever ces défis et résister à la tentation du repli sur la vie privée et du « superbe » isolement ?

Quelles questions restent ouvertes pour votre prochain livre ?

Nous avons besoin de votre consentement pour charger les traductions

Nous utilisons un service tiers pour traduire le contenu du site web qui peut collecter des données sur votre activité. Veuillez consulter les détails dans la politique de confidentialité et accepter le service pour voir les traductions.