Pour une géographie pleinement intégrée dans le débat public
Par Lionel Dupuy
Résumé
La géographie est une discipline souvent méconnue et réduite à une vision descriptive et scolaire, alors qu’elle analyse en profondeur les relations complexes entre sociétés et espaces. L’espace géographique n’est pas seulement une surface, mais un élément structurant qui relie les sociétés et qu’elles transforment en territoires. La géographie est à la fois une science sociale et humaine qui permet de comprendre comment les sociétés habitent la Terre. Les territoires vécus ne coïncident pas toujours avec les découpages politico-administratifs, souvent confondus à tort avec des réalités géographiques.
Face aux défis contemporains (changement climatique, urbanisation, migrations, inégalités territoriales), la géographie offre des outils d’analyse, de planification et d’aide à la décision. Elle permet de penser ces enjeux à différentes échelles et sur le long terme. Discipline de la complexité, elle est essentielle pour comprendre et aménager durablement le monde de demain.
Introduction
I. La géographie, discipline méconnue et mal connue…
La complexité du monde actuel ne peut faire l’économie d’analyses qui portent sur l’espace. Cependant il ne faut pas réduire l’espace – terme fondamentalement polysémique – à une simple étendue au sein de laquelle des populations, des sociétés sont installées. En effet, l’espace n’est pas qu’une distance qui sépare, il est avant tout ce qui relie, ce qui permet de créer du lien, d’établir des relations, quelles qu’elles soient. L’espace travaille les sociétés de la même manière que les sociétés travaillent l’espace : on parle alors d’« espace géographique ».
Le grand public, comme de nombreux médias, a une vision limitée et déformée de la géographie comme discipline scientifique. Cette situation compréhensible est due en grande partie à son enseignement dans le secondaire. Parent pauvre des programmes d’histoire-géographie, elle y est souvent réduite à un statut descriptif, à une spatialisation des phénomènes socio-économiques. Pour le non-initié, la géographie se résume notamment à la connaissance des départements français et leur chef-lieu ou, encore, à être capable de situer et nommer les différents ensembles géographiques de la planète. Bref, la géographie est souvent envisagée ici dans sa dimension physique, économique, administrative, descriptive et non analytique. Or il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg.
La géographie est diverse, multiple, elle est capable d’expliquer des faits, des phénomènes, des processus complexes et de proposer des solutions, d’aider à la décision. La géographie est à la fois une science sociale et une science humaine.
Elle décrit et analyse les rapports complexes que les sociétés développent avec les territoires et les 2 environnements au sein desquels elles évoluent. Comment habitons-nous la terre ? Telle est l’une des questions centrales que se pose le géographe.
Les portions d’espace géographique que nous habitons, pratiquons au quotidien, que nous nous approprions constituent des territoires. C’est la raison pour laquelle les collectivités locales et territoriales en France ne sont pas véritablement des « territoires » au sens géographique du terme : elles sont avant tout des instances politiques et
administratives qui gèrent une portion délimitée de l’espace géographique, laquelle (portion) peut faire l’objet d’une appropriation. L’expression « La France des territoires » est dès lors dénuée de sens géographique.
Comme nous pouvons le constater ici, la géographie décrit et analyse ainsi le monde habité, les territoires qui en découlent – les territoires culturels et socioéconomiques ne coïncidant que rarement avec les découpages politico-administratifs
censés les représenter –, les relations complexes, multiples, anciennes que les sociétés entretiennent avec leurs espaces de vie.
Partant de ce constat, la géographie est alors cette science à la fois sociale et humaine capable d’expliquer le monde dans sa complexité, de le décrire, de l’analyser, et de proposer des pistes de réflexion, des solutions, pour panser ses plaies. Les mégafeux, les sécheresses ou encore les inondations qui touchent le monde depuis de nombreuses
années invitent particulièrement à repenser les relations sociétés/territoires à l’aune du changement climatique. Le développement de certaines activités, l’urbanisation, les migrations, le tourisme, des décisions économiques et politiques, etc., affectent les territoires, les espaces de vie de manière durable. Le regard du géographe permet à ce titre de mieux replacer ces problèmes – et non ces « problématiques »… – dans une perspective à la fois temporelle, spatiale et multi-scalaire. Inversement, l’environnement, l’espace dans sa dimension physique (topographie, climat, végétation), peut affecter les
sociétés, a fortiori dans la perspective du changement climatique : les villes, les productions agricoles et les paysages d’aujourd’hui, par exemple, ne seront plus les mêmes d’ici quelques décennies. Penser et panser le monde de demain nécessite de faire appel à des géographes.
Ces dynamiques spatiales, parmi bien d’autres, ont en effet des conséquences visibles et durables à la fois sur les sociétés, les économies, les paysages. Penser le monde de demain nécessite de le panser dès maintenant en planifiant et aménageant les
territoires, les espaces de vie. La géographie fournit à ce titre des outils, des méthodes, des supports (cartographie, SIG / Systèmes d’Information Géographique), des solutions susceptibles d’orienter les décisions politiques et économiques à des fins de prospective, de planification, dans la gestion des ressources, la protection de l’environnement, et ce,
toujours dans la perspective du changement global dont la dimension climatique n’est qu’une des facettes les plus visibles. Les défis auxquels nous avons affaire sont spatiaux, environnementaux, socio-économiques, politiques, ils sont imbriqués, reliés, se
développent à différentes échelles, sur des temporalités différentes : ils sont fondamentalement complexes. Or la géographie est la discipline de cette complexité.
II. Quelques propositions et recommandations
Partant de cette présentation de ce qu’est et n’est pas la géographie, voici quelques propositions et recommandations que nous souhaitons formuler.
1. Éviter d’employer l’expression « France des territoires »
Elle porte à confusion car elle ne précise pas quels sont exactement les territoires évoqués. En effet, le terme « territoire » sert ici de mot-valise, de concept fourre-tout où sont indistinctement mélangés des espaces qui ne procèdent pas des mêmes logiques de territorialisation. Il convient donc de préciser ici à quels espaces nous avons affaire : bassins de vie, collectivités locales et territoriales, départements, régions, etc. ?
2. Ne pas procéder à une lecture discontinue de l’espace et opposer arbitrairement deux France,
Une France qui serait centrale, celles des métropoles, et l’autre périphérique, celles des espaces ruraux. Car il y a bien évidemment des centres dans les périphéries, des centres qui n’ont pas forcément les mêmes formes que celles que revêtent les métropoles. Inversement, il y a des espaces vides, moins attractifs dans les centres. Que l’on pense ici aux quartiers pauvres, désaffectés, dépeuplés qui font l’objet de rénovations urbaines. Il n’y a donc pas de « France périphérique » mais des espaces dont les dynamiques ne sont pas les mêmes.
3. Ne pas confondre métropole, mégapole et mégalopole.
* Une métropole est une ville de grande taille, très peuplée, qui exerce des fonctions de commandement sur un espace plus ou moins grand. Paris et Londres sont des métropoles mondiales, elles rayonnent à l’échelle mondiale.
* Une mégapole (ou ville géante) se définit essentiellement par son poids démographique égal ou supérieur à 10 millions d’habitants (ex : Lagos, au Nigeria, qui compte plus de 16 millions d’habitants). Une mégapole n’est donc pas forcément une métropole.
* Une mégalopole est une vaste région urbanisée constituée de plusieurs villes reliées entre elles par de multiples réseaux de communication. La plus connue est la mégalopole nord-américaine qui s’étend de Boston jusqu’à Washington.
4. Se rappeler que l’urbanisation désigne le processus de croissance de la population urbaine
Avec son corollaire direct, l’extension dans l’espace des villes, alors que la métropolisation désigne le processus de concentration des activités, des biens, des personnes et des fonctions de commandement dans les métropoles.
5. Intégrer systématiquement la question du changement global dans les réflexions qui portent sur les relations sociétés/espaces/territoires.
Le changement global désigne en effet les conséquences de l’activité anthropique sur l’environnement. Une des facettes les plus visibles est bien sûr celle du changement climatique – qu’il ne faut pas réduire au « réchauffement » climatique – qui affecte l’ensemble de la planète.
6. Donner plus souvent la parole à des géographes reconnus, universitaires de formation ou de métier, dont la compétence scientifique n’est pas sujette à discussion.
La parole du géographe, même si des progrès sont à noter ces dernières années, n’est pas suffisamment convoquée dans le débat public. Or la géographie est une discipline de synthèse, la discipline de la complexité car elle procède souvent de l’interdisciplinarité dans ses approches.
7. Faire appel à des cartographes professionnels
Et réaliser ainsi des cartographies pertinentes qui, à la fois, décrivent parfaitement un phénomène tout en permettant de l’expliquer. Utiliser le découpage départemental français pour, par exemple, indiquer le nombre moyen de médecins par unité de population n’a aucun sens : la moyenne qui en découle ne traduit pas les disparités réelles qui existent dans les départements, lesquels peuvent parfaitement abriter des déserts médicaux alors que leur taux est pourtant élevé.
Conclusion
Discipline mal connue du grand public, souvent parent pauvre des débats actuels, la géographie est pourtant à même d’éclairer autrement la complexité des problèmes que connaît le monde. Discipline de synthèse, de la complexité, la géographie ne doit pas être réduite à l’image qui est transmise par son enseignement dans le secondaire. Car la géographie analyse l’espace dans ses relations multiples avec les sociétés humaines. Sa dimension opérationnelle offre aux acteurs – politiques, économiques, sociaux, médias – des outils pour penser et panser le monde de demain. Dès lors que le vocabulaire géographique est largement utilisé dans le débat public, ne convient-il pas ainsi de laisser les géographes lui rendre son véritable sens… ?
Lionel DUPUY
Géographe (HDR) / UPPA-TREE
Note publiée pour Spirales Institut.
→ Voir la note complète sur le site Spirales.
