Guerre Iran – États-Unis : la dissuasion par la guerre 

Joe Macaron
 

Cette note propose une analyse des dynamiques stratégiques à l’œuvre dans la confrontation récente entre les États-Unis et l’Iran, à la lumière des développements militaires et diplomatiques, notamment l’instauration d’un cessez-le-feu précaire à compter du 8 avril. Depuis deux décennies, leur relation oscillait entre confrontation indirecte et coexistence stratégique, mais ce cycle semble désormais rompu. Cette crise révèle surtout une transformation plus profonde : un renversement du paradigme classique de la dissuasion.

Dans le modèle traditionnel, la dissuasion vise à empêcher la guerre. Dans ce conflit, la guerre ne détruit pas la dissuasion : elle la fabrique. Chaque séquence militaire sert à redéfinir les seuils de tolérance stratégique, tester les lignes rouges adverses et calibrer le coût de l’escalade, donnant naissance à une forme de dissuasion en cours de guerre.

L’assassinat de l’ancien Guide suprême Ali Khamenei a conduit les États-Unis et Israël à appliquer une stratégie de « choc et stupeur », déjà éprouvée au Liban et ailleurs : un succès militaire initial rapide et spectaculaire, suivi d’un essoufflement progressif. Cette fois, Donald Trump a franchi un seuil inédit, déclenchant une confrontation directe avec Téhéran et ouvrant une phase de chaos régional aux objectifs flous et évolutifs.

L’intervention américaine au Moyen-Orient, la plus directe depuis l’invasion de l’Irak en 2003, s’est engagée sans définition claire de son objectif final. La rhétorique de l’administration Trump a oscillé entre affaiblissement du régime, pression maximale et hypothèse implicite de changement de pouvoir, sans cohérence stratégique durable. Cette ambiguïté a progressivement affaibli la position américaine. Après un avantage initial, Washington a perdu l’initiative psychologique et médiatique, tout en prenant conscience du coût potentiel d’un enlisement. L’incapacité à provoquer un effondrement rapide du régime iranien a contraint la Maison Blanche à envisager des alternatives diplomatiques.

À Téhéran, la situation reste incertaine. La disparition de Khamenei a ouvert une crise de succession sans précédent. Le nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei, renforce le rôle de l’appareil sécuritaire au détriment de l’autorité religieuse. Dans ce contexte, la guerre devient un instrument de légitimation interne, permettant de maintenir la cohésion du régime et de suspendre les rivalités politiques.


La guerre comme instrument de dissuasion

Le conflit a rapidement basculé vers une logique de dissuasion mutuelle. Washington avait initialement estimé que le coût d’une confrontation serait limité; cette hypothèse s’est révélée erronée.

Malgré des pertes militaires importantes, l’Iran a conservé des leviers stratégiques essentiels: missiles balistiques, réseaux régionaux et capacité à perturber les flux énergétiques mondiaux via le détroit d’Ormuz. En transformant la guerre en menace économique globale, Téhéran a déplacé le centre de gravité du conflit.
Cette dynamique s’inscrit dans ce que Thomas Schelling qualifiait de « diplomatie de la violence» :

 

l’usage de la force comme moyen de contrainte. Mais le conflit actuel en modifie la logique : la violence n’est plus seulement un signal dissuasif, elle devient le cadre même de la négociation stratégique.

 

La dissuasion iranienne s’est structurée en trois phases : la survie du régime, l’augmentation du coût du conflit, puis l’ouverture vers des négociations. Cette séquence ne traduit pas une planification initiale, mais une adaptation progressive à un rapport de force instable.


La crédibilité de la dissuasion constitue l’enjeu central. Une absence de riposte face à des frappes majeures aurait signifié une défaite stratégique et risquée d’entraîner l’effondrement de la dissuasion régionale iranienne. À l’inverse, la capacité démontrée à encaisser un choc initial et à riposter a permis au régime de restaurer une forme d’équilibre.

 

Un équilibre dissuasif produit par la guerre

Contrairement aux schémas classiques, l’équilibre dissuasif ne précède pas le conflit : il se construit à travers lui. Après plusieurs cycles de frappes et de représailles, les deux camps semblent avoir atteint un seuil où toute escalade supplémentaire devient excessivement coûteuse.

Les tensions autour du détroit d’Ormuz illustrent cette dynamique. Les menaces ont atteint un niveau critique sans déboucher sur une confrontation majeure, signe que chaque camp reconnaît implicitement la capacité de l’autre à infliger des pertes inacceptables.

La guerre devient ainsi un processus de calibration stratégique, dans lequel chaque acteur ajuste son niveau de violence pour éviter le franchissement d’un seuil irréversible. Ce mécanisme produit un équilibre instable, fondé non sur la dissuasion préalable, mais sur l’expérience directe du coût de l’escalade.

Le passage aux négociations confirme cet épuisement relatif. L’annonce américaine d’une ouverture diplomatique a surpris à la fois Téhéran et Israël, révélant une inflexion stratégique à Washington.

Les négociations menées sous l'égide du Pakistan sont décisives. Les deux parties passent désormais de la dissuasion à la négociation par la force des armes. Le principal obstacle réside dans le décalage des temporalités: les États-Unis recherchent un accord rapide, tandis que l’Iran adopte une approche plus lente, visant à consolider sa position avant toute concession.


L’érosion de la dissuasion par procuration

Le second pilier de la stratégie iranienne – ses alliés régionaux – apparaît aujourd’hui fragilisé. L’«Axe de la Résistance» n’a jamais constitué un bloc homogène, et la guerre actuelle en révèle les limites structurelles.

Le Hezbollah opère sous contrainte, le Hamas est affaibli, les Houthis restent prudents, et les forces irakiennes sont fragmentées. Cette configuration produit une dissuasion incomplète: les fronts ne sont ni coordonnés ni simultanés, ce qui affaiblit la crédibilité globale de la menace iranienne.

Dès lors, Téhéran est contraint de passer d’une dissuasion indirecte à une dissuasion directe. La guerre menée en première ligne devient un substitut à un système de dissuasion par procuration en déclin.

Un autre tournant majeur réside dans l’émergence de divergences entre Washington et Tel-Aviv. Alors 

que la stratégie israélienne reposait sur une logique d’escalade prolongée, l’administration américaine semble désormais privilégier une désescalade contrôlée. Cette divergence introduit une incertitude supplémentaire dans la dynamique du conflit. En effet, le 8 avril, au lendemain de l'annonce du cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran, Israël a lancé des frappes massives contre le Liban, ce qui montre sa volonté de poser des conditions au cessez-le-feu.

 


Une dissuasion sans stabilité

La notion de victoire est devenue relative. Pour Téhéran, la survie du régime et le maintien d’une capacité de négociation constituent déjà une forme de succès. Pour Washington, éviter un enlisement prolongé et limiter les effets sur les marchés énergétiques apparaît désormais comme un objectif prioritaire.

Le conflit s’est déplacé d’une logique de transformation politique vers une gestion des risques. L’attention se concentre désormais sur des enjeux stratégiques ciblés – détroit d’Ormuz, infrastructures énergétiques – plutôt que sur des objectifs maximalistes.

Comme le rappelait Carl von Clausewitz, « la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens ». Dans ce conflit, elle devient surtout un instrument de dissuasion en acte, un espace dans lequel se redéfinissent en permanence les limites du conflit acceptable.

Dans cette configuration, la guerre ne constitue plus seulement un affrontement visant une victoire décisive, mais un cadre dans lequel s’ajustent en permanence les rapports de force. Elle devient un instrument de négociation sous contrainte, où chaque acteur cherche à transformer ses gains relatifs en levier diplomatique.

Les deux parties semblent aujourd’hui converger vers la recherche d’une sortie de crise, mais à des conditions qui leur permettent de présenter le cessez-le-feu comme un résultat acceptable, voire comme une forme de victoire, sur le plan intérieur. Cette contrainte politique limite les marges de compromis et contribue à prolonger l’incertitude.

L’impasse diplomatique sur le nucléaire s’est transformée en impasse militaire. La guerre ne produit ni vainqueur clair ni stabilité durable. Elle installe au contraire une dissuasion instable, évolutive et réversible, où l’équilibre repose moins sur la prévention du conflit que sur sa gestion continue.

L’analyse de ce conflit invite d’abord à intégrer l’hypothèse d’une dissuasion construite en temps de guerre dans l’étude des conflits contemporains. Elle souligne également la nécessité de maintenir des canaux de communication ouverts, y compris en phase d’escalade, afin de limiter les risques de mauvaise interprétation et de dérapage incontrôlé.

Par ailleurs, une attention particulière doit être portée aux seuils critiques liés aux infrastructures énergétiques, notamment dans le détroit d’Ormuz, dont la vulnérabilité constitue un levier central de la dissuasion iranienne. Cette dynamique impose également d’anticiper les effets de divergences stratégiques entre alliés, en particulier entre Washington et Tel-Aviv, susceptibles d’introduire des incertitudes supplémentaires dans la gestion du conflit.

 

 

 

Joe Macaron 

Chercheur associé à l'IREMAM

Géopolitologue.

 

 

 

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