André Malraux : Une certaine idée de la culture

Par Janine Mossuz-Lavau 

 

Le 9 janvier 1959, dans le gouvernement formé par Michel Debré, André Malraux devient ministre d’Etat chargé des Affaires culturelles. Pour la première fois, en France, un ministère est affecté à la culture. Comme par anticipation, le 9 juin 1958, André Malraux avait été nommé « ministre délégué à la présidence du Conseil », provisoirement responsable de l’Information et, le 8 juillet, il s’était vu confier « la réalisation de divers projets et notamment de ceux ayant trait à l’expansion et au rayonnement de la culture française » (Journal officiel, 26 juillet 1958). Déjà, le 21 novembre 1945, il avait été ministre de l’Information. Une très brève expérience qui s’était achevée le 20 janvier 1946 : le général de Gaulle démissionne alors, au motif que « le régime exclusif des partis a reparu » (Mémoires de guerre, tome III). 

La culture en grand 

Naît donc en 1959 un nouveau ministère, aux mains d’un homme sans diplôme, ayant (avec son ami Pascal Pia) chanté dans les cours à 19 ans pour obtenir quelques piécettes, ancien repris de justice (c’était en 1925 en Indochine), engagé à gauche dans les années 1930 puis dans la Résistance lors de la seconde guerre mondiale. etc. C’est un immense écrivain, couronné par le prix Goncourt, et qui a la culture au coeur de sa vie. 

S’il la porte tant aux nues, c’est parce qu’elle joue un rôle qu’elle seule peut tenir. Malraux sait de quoi il parle. Il est depuis toujours hanté par la mort, son obsession donnant naissance à un combat et à une métaphysique. Il sait que, tout au long des âges, les philosophies et les religions se sont proposées de définir le sens de la vie, la mort étant une étape plutôt qu’un terme, mais il refuse le secours qu’elles apportent. Dans La Tentation de l’Occident (1926), il écrit ne pas pouvoir accepter la sagesse orientale qui nie l’individu, veut seulement faire éprouver à celui-ci « sa qualité fragmentaire » et place au- dessus de tout « une attentive inculture du moi ». Quant à la foi chrétienne, André Malraux ne la rallie pas non plus : « Je ne m’abaisserai pas à lui demander l’apaisement auquel ma faiblesse m’appelle ». 

Il va donc rechercher par quels moyens humains l’homme peut être sauvé de sa condition. Le premier est l’action de l’aventurier qui, affrontant volontairement la mort, prouve son existence en la narguant perpétuellement : il l’illustre dans La Voie Royale (1930) avec le personnage de Perken. Mais il souligne en même temps l’impossibilité d’établir le pouvoir de l’homme sur l’exaltation d’un seul être défiant de toutes ses forces l’absurde de sa condition. Une autre forme de lutte s’avère nécessaire, celle du révolutionnaire. 

En se battant pour les autres, avec eux, dans un climat de fraternité virile, il fait prendre conscience aux hommes de la présence en eux de leur part « divine ». C’est ce qu’il montre dans Le Temps du mépris (1935). Là se rejoignent son action personnelle et celle des personnages de ses romans puisqu’à diverses reprises, il s’est engagé parmi des volontaires, comme en Espagne (de juillet 1936 à février 1937), comme dans la marche du Sud-Ouest jusqu’à Berlin, à la tête de la Brigade Alsace-Lorraine (1944-1945), au sein d’une fraternité virile, pour une cause collective. Mais l’itinéraire du révolutionnaire tel que décrit dans La condition humaine (1933) n’est pas concevable pour André Malraux lui-même. Il a très vite cessé de croire à la révolution dans la mesure où il a vu l’ardeur révolutionnaire se transformer en bureaucratie, dictature et nouvelles contraintes. 

Et puis, tendant à dépasser les cadres dans lesquels s’inscrivent sa pensée et son action, c’est à la communauté humaine tout entière qu’il a envie de s’adresser. A la mort, il va donc opposer l’homme lui-même qui, par le seul fait qu’il existe et pense, dément la fatalité de sa condition. Ce pouvoir qui réside en chacun s’affirme avec plus de force encore chez l’artiste qui, non seulement se représente le monde, mais cherche à le représenter pour les autres. 

L’acte créateur qui donne naissance à l’oeuvre artistique traduit de manière éclatante le refus de soumission opposé par l’homme au destin : « Dans ce qu’il a d’essentiel, écrit encore André Malraux, notre art est une humanisation du monde ». Plus que le geste désespéré de l’aventurier, plus que le don de lui-même du révolutionnaire, le pouvoir créateur de l’artiste confère l’immortalité à l’immense fraternité de tous les êtres, morts ou en vie. Les oeuvres d’art qui affirment la créativité de l’homme clament aussi son éternité. Car si les hommes nés au cours des siècles passés ont disparu, ce qu’ils ont modelé reste vivant pour tous ceux qui sont venus sur terre bien après eux. 

C’est pourquoi la culture occupe une telle place dans l’univers d’André Malraux. Il la définit comme « l’ensemble des réponses mystérieuses que peut se faire un homme lorsqu’il regarde dans une glace ce que sera son visage de mort » ou « quand il se demande ce qu’il fait sur terre ». A ses yeux, la culture renvoie à « une image de l’homme acceptée par lui et qui est simplement l’image la plus haute qu’il se fait de lui-même » et encore à « la connaissance de ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’Univers ». Affirmant être en art comme d’autres sont en religion, il invente d’ailleurs deux notions qui feront date. 

Tout d’abord celle de Musée imaginaire, Musée qui pourrait être représenté par la mise côte-à-côte des grandes oeuvres de l’art mondial. Réalisable, à l’époque où il écrit, par les reproductions, donc les livres de photos mais aussi les films. Pendant l’hiver 1945-1946, bref ministre de l’Information, il avait suggéré de remplacer un cours sur la Garonne par un film sur la Garonne, ce qui n’aurait peut-être pas plu au ministre de l’Education nationale (on le lui a fait remarquer). 

Pour lui, c’est dans leur juxtaposition, leur confrontation, que les oeuvres peuvent se mettre à dialoguer, à donner tout leur sens, à délivrer leur beauté. De fait, cette galerie universelle est travaillée par un mouvement incessant et puissant qu’André Malraux appelle la métamorphose, autre notion qu’il invente. Et lorsqu’en 1973, il visite l’exposition organisée à la Fondation Maeght pour présenter un aperçu de ce que pourrait être ce Musée imaginaire, il entend littéralement « le conciliabule des oeuvres ». 

André Malraux voudrait que chaque être puisse accéder à ce Musée imaginaire. Non pour accumuler des connaissances mais pour ressentir l’émotion que seul procure un contact direct avec une oeuvre. Et l’on échoue à faire naître cette émotion si on substitue à l’écoute ou à la vue d’un fruit de la création artistique, de fastidieuses démonstrations. C’est pourquoi il s’engage dans une politique ambitieuse en se proposant de faire aimer l’art à ceux qui en ont été tenus à l’écart. Cet amour, à son sens, ne peut éclore que dans un face-à-face avec l’oeuvre d’art. Comme un coup de foudre survenu aux premiers regards. 

D’où des initiatives susceptibles de favoriser ce contact direct. Appui donné aux Maisons de la culture (Discours d’inauguration à Bourges le 18 avril 1964, à Amiens le 11 mars 1966, à Grenoble le 3 février 1968), grandes expositions, prêts à l’étranger de joyaux aussi précieux que la Joconde (Discours du 9 janvier 1963 à Washington), installation aux Tuileries des statues de Maillol, soutien au blanchiment de monuments tristement devenus gris. Sans compter de mémorables discours : hommages à des artistes décédés (à Braque le 3 septembre 1963, à le Corbusier le 3 septembre 1965), à des héros (« Entre ici Jean Moulin… » le 19 décembre 1964, après l’hommage rendu à Jeanne d’Arc à Orléans le 8 mai 1961), à des lieux emblématiques (comme la Grèce le 28 mai 1959, Brasilia le 25 août 1959, Dakar le 30 mars à l’occasion du Premier Festival mondial des Arts nègres). Prouesses d’éloquence qui peuvent sensibiliser un public insuffisamment familier des oeuvres majeures. Lui-même entend parfois, au plus profond de son être, les échos jamais éteints de ses émotions culturelles. Ainsi, le 11 décembre 1969, quand il quitte sous la neige Colombey-les-Deux-Églises (sa dernière visite au général de Gaulle), viennent le rejoindre la reine de Casamance, le Gange qui « emportait des reflets bleus et rouges dans la nuit », et les « lumignons dans les impasses de Bénarès ». De même qu’il entend battre les gongs aztèques et voit flotter les « lotus de Hang-Tcheou bleuis par la lune » (Antimémoires). 

Il estime qu’à terme cette accessibilité aux oeuvres, étendue dans l’avenir au monde entier, pourrait aboutir à la naissance d’un langage commun, d’une vision partagée permettant alors le règne de la liberté, de la fraternité, de la paix. Vaste programme dont il ne serait pas inutile de s’inspirer aujourd’hui. Mais comment s’en approcher ? En d’autres termes, que suggérer aux décideurs, décisionnaires, détenteurs des moyens financiers, à quelque niveau qu’ils soient, pour qu’ils engagent une politique allant dans le sens de ce souci malrucien : offrir à chacun la possibilité d’éprouver cet amour de l’art, ces émotions, termes peu employés dans les politiques publiques. 

 

Que faire ? 

Rêvons un peu à ce qui pourrait être réalisé. 

Bien sûr me dira-t-on, on en fait déjà beaucoup. Les classes sont emmenées dans les musées, des lycées ont des troupes de théâtre, des artistes sont conviés pour dialoguer avec les adolescents, mais la pression qui s’exerce pour l’obtention de diplômes, pour une bonne place dans la société, pour une productivité indispensable à toute entreprise, conduit à privilégier un « essentiel » qui fait l’impasse, trop souvent, sur ce qui est jugé « superflu ». C’est alors une culture en miettes, des miettes de culture qui sont mises à la disposition des jeunes, et des moins jeunes. Or il me semble que ce n’est pas par petits bouts (même s’il ne faut pas les éliminer quand on n’a rien d’autre) que peut e faire au mieux l’entrée en culture. La découverte nécessite à mon sens une vue d’ensemble. 

Ensemble : un joli mot, qui peut renvoyer d’ailleurs au slogan de nombre de manifestations « Tous ensemble, tous ensemble, tous… ». Comment donc permettre aux enfants, aux adolescents et aussi aux adultes, d’avoir cette « vue d’ensemble » ? En peinture par exemple. Il faudrait (si ce n’est déjà fait) réaliser un film d’une heure montrant les plus grandes oeuvres du patrimoine français (et viser aussi, par d’autres films plus ambitieux, le patrimoine européen et le patrimoine mondial). Et projeter ce film dans tous les établissements scolaires, obligatoirement, en sixième et en seconde. Et ensuite, le programmer sur une chaine de télévision de grande écoute, à 21h, en l’annonçant à l’avance à la radio, dans la presse écrite, à la télévision et pourquoi pas dans des lieux publics ou privés. En expliquant que c’est le film que les jeunes ont vu au collège ou au lycée, et en incitant les parents à le regarder pour en parler avec eux. Un dispositif qui pourrait être utilisé pour le théâtre, pour la littérature etc. 

Pour la littérature par exemple. On pourrait imaginer un film dans lequel une personnalité susceptible d’être appréciée par des jeunes parlerait de ses éblouissements littéraires, textes lus et extraits de films à l’appui, avec suffisamment d’enthousiasme pour que ces jeunes voient, dans l’entrée en culture, une promesse de plaisir. 

Personnellement, si j’avais à le faire, je sélectionnerais des extraits des films suivants : Le Rouge et le Noir (Claude Autant-Lara, 1954), les Misérables (Jean-Paul le Chanois, 1957), L’étranger (Luchino Visconti, 1967), Le diable au corps (Claude Autant-Lara,1947), La promesse de l’aube (Jules Dassin, 1970). Mais aussi Les soeurs Brontë (André Téchiné, 1979), La veuve Couderc (Pierre Granier-Deferre, 1971). On peut multiplier les exemples et, surtout, effectuer des choix susceptibles de convaincre quelques « éloignés » que la culture n’a rien d’ennuyeux, et peut être une joie, une occasion de rire aux éclats ou de verser quelques larmes. 

Le cinéma n’est pas seulement à utiliser comme moyen, il peut l’être comme sujet, via un film sur les grands acteurs/actrice qui ont marqué les esprits, en projetant des répliques (ou des chansons) qui sont pour certaines passées dans le langage courant. Par exemple, dans Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), Arletty clamant « Atmosphère ! Atmosphère ! », dans La guerre des boutons (Yves Robert, 1962), petit Gibus marmonnant « Si j’aurais su, j’aurais pas venu » ou encore, dans Les Tontons flingueurs (Georges Lautner, 1963), « Y a pas rien que de la pomme » ou « c’est curieux chez les marins d’eau douce, cette manie de faire des phrases », ou dans Quai des brumes, le dialogue Jean Gabin/Michèle Morgan « T’as de beaux yeux tu sais/Embrassez-moi », ou dans Le Corniaud (1965. Gérard Oury), quand Bourvil voit sa 2CV en pièces (ou presque) et dit « Elle va marcher beaucoup moins bien » ou, dans Marius, Raimu « Tu me fends le coeur » (Alexandre Korda, 1931) etc. 

Je vois aussi un film d’une heure qui rassemblerait, par extraits, des oeuvres drôles, humoristiques, susceptibles de faire rire toute une classe. Il faudrait que ce soit raconté par quelqu’un qui, avant la lecture, rappellerait avec conviction le moment dans lequel cette réplique prend place. 

Par exemple : Frank Balandier, Gazoline tango, Le Castor Astral, 2017. Il est question d’une grand-mère qui cultive et commerce des plantes illicites, et qu’on appelle « Mémé Cannabis ». Histoire dans laquelle, pour la messe de Noël, les hosties ont été remplacées par un concentré de champignons hallucinogènes. On n’arrête pas le progrès. 

Michel Audiard, La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Denoël, 1978, qui met en scène, entre autres, les Champige, un ménage qui passe le mois d’août claquemurés chez eux, porte close et volets fermés, pour faire croire qu’ils sont à la mer. 

Éric Orsenna, Grand Amour, Seuil, 1993. L’écrivain est devenu un temps le « nègre » de François Mitterrand. Il veut briller aux yeux du président et lui propose, en marge de son discours, des mimiques, postures etc. En retour, il reçoit ce commentaire : « Pour qui me prenez-vous ? pour qui vous prenez-vous ? ». On peut multiplier les exemples. 

Quelques suggestions donc mais bien d’autres sont possibles. 

 

Janine Mossuz-Lavau 

Directrice de recherche émérite CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris). 

Auteure de quatre livres sur André Malraux. Auteure de cinq livres sur André Malraux : André Malraux et le gaullisme, Paris, Presses des Fondation nationale des sciences politiques, 1970 ; André Malraux qui êtes- vous ? Lyon, La Manufacture, 1987 ; André Malraux, la politique, la culture, Paris, Gallimard, 1996 ; Mes années Malraux, avec une lettre-préface de Florence Malraux, Paris, Editions du Jasmin, 2011 ; et encore, en codirection avec Cristina Solé, André Malraux et la politique, Actes du colloque tenu à Sciences Po Paris en novembre 2023. 

Présence d’André Malraux, n°21-2025, AIAM éditions. 

 

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