SEXUALISATION DE L'ENFANCE :

Notre point aveugle ?

Par Virginie Martin

 

Résumé :

Cette note propose une réflexion sur les représentations contemporaines de l’enfance.

Elle défend l’hypothèse selon laquelle certaines productions culturelles, médiatiques ou institutionnelles peuvent contribuer, malgré des intentions protectrices, à déplacer les frontières symboliques de l’enfance.

Pour analyser ce paradoxe, elle introduit la notion de point aveugle incestuel et propose une grille de lecture destinée à enrichir les politiques de protection de l’enfance.

 

Texte intégral : 

La pédocriminalité constitue un phénomène majeur de santé publique et de sécurité, abondamment documenté par les travaux scientifiques et les données institutionnelles. La présente note ne revient pas sur ce diagnostic ; elle interroge un objet différent : les représentations contemporaines de l’enfance qui accompagnent les politiques de protection et les débats publics.

 

I. Une culture incestuelle dans l’espace public

L’inceste et la pédocriminalité constituent aujourd’hui des interdits juridiques, moraux et sociaux absolus. Jamais sans doute la protection de l’enfance n’a été aussi unanimement affirmée comme une exigence démocratique fondamentale.

Pourtant, cette condamnation très forte coexiste avec une multiplication de représentations qui interrogent la place symbolique de l’enfance dans l’espace public. Publicité, mode, photographie, réseaux sociaux, plateformes numériques, influence commerciale, exposition quotidienne des enfants sur les réseaux sociaux, certaines productions culturelles ou certains objets commerciaux participent à un brouillage progressif des frontières qui entourent traditionnellement l’enfance.

Pris isolément, chacun de ces épisodes peut être analysé comme une controverse particulière, une erreur de communication, un choix esthétique ou un simple fait divers. Mais leur accumulation dessine peut-être un phénomène plus large.

La campagne Balenciaga de 2022 constitue, à cet égard, un cas emblématique. Des enfants y étaient mis en scène avec des ours en peluche portant des accessoires renvoyant à l’univers BDSM. La campagne fut retirée après une polémique internationale. Au-delà de la controverse, un fait mérite d’être interrogé : comment une telle campagne a-t-elle pu être conçue, validée, produite et diffusée sans que son caractère problématique n’apparaisse immédiatement aux différents acteurs impliqués ?

La polémique liée aux poupées commercialisées par Shein soulève une interrogation comparable. Là encore, au-delà du produit lui-même, c’est son existence, sa circulation et sa médiatisation qui interrogent.

Ce qui relevait initialement d’un produit commercial est devenu, en quelques heures, un objet de diffusion massive dans les médias traditionnels, les chaînes d’information et les réseaux sociaux. Une représentation dénoncée est ainsi devenue une représentation omniprésente.

À ces exemples s’ajoutent d’autres phénomènes : l’exposition croissante d’enfants sur les réseaux sociaux par leurs propres parents, la professionnalisation de très jeunes influenceurs, certaines formes de mode enfantine, ou encore des esthétiques artistiques qui, depuis plusieurs décennies, interrogent la frontière entre enfance, mise en scène et sexualisation.

Ces phénomènes relèvent d’univers très différents — publicité, commerce, médias, réseaux sociaux, pratiques familiales — mais ils ont un point commun : ils déplacent progressivement les frontières symboliques qui entourent l’enfance.

Cette note propose de considérer ces phénomènes non comme des événements isolés mais comme les manifestations possibles d’un même paysage culturel.

Nous proposons de désigner provisoirement ce paysage sous le terme de culture incestuelle. Il ne s’agit évidemment pas de parler d’une « culture de l’inceste » ni de suggérer une quelconque banalisation des violences incestueuses. Le terme désigne un ensemble de représentations, de dispositifs et de mises en scène qui contribuent, parfois involontairement, à déplacer ou à brouiller les frontières symboliques protégeant l’enfance.

Cette lecture ne s’intéresse pas seulement aux actes. Elle interroge l’écosystème culturel qui les entoure : les représentations, les mises en scène, les imaginaires et les frontières symboliques qui structurent notre rapport collectif à l’enfance.

 

II. Le point aveugle incestuel

Les sciences sociales ont depuis longtemps montré que les sociétés ne perçoivent pas spontanément l’ensemble des rapports de domination, des représentations ou des biais qui les traversent.

Les notions de gender blindness, de color blindness, les travaux sur le validisme ou encore sur les angles morts institutionnels reposent sur une idée simple : il est possible de ne pas voir ce qui est pourtant sous nos yeux.

Cette intuition est ancienne. Les travaux de Serge Moscovici sur les représentations sociales, prolongés notamment par Denise Jodelet, montrent que nos catégories de perception sont socialement construites et qu’elles orientent notre manière de voir le monde autant qu’elles peuvent masquer certains phénomènes.

De leur côté, Pierre Bourdieu rappelle que nos schèmes de perception et d’appréciation ne sont jamais neutres ; ils organisent le visible autant que l’invisible. Dans une autre perspective, Stuart Hall a montré que les représentations ne reflètent pas simplement la réalité : elles contribuent à la produire et à lui donner sens.

Les recherches en psychologie sociale convergent avec cette analyse. Les travaux de Mahzarin R. Banaji et Anthony G. Greenwald sur les biais implicites montrent que des individus peuvent agir avec les meilleures intentions tout en ne percevant pas certains effets de leurs propres représentations.

De la même manière, les travaux de Kimberlé Crenshaw sur les angles morts du droit et ceux d’Eduardo Bonilla-Silva sur le color-blind racism rappellent que des mécanismes d’invisibilisation peuvent persister précisément parce qu’ils échappent au regard critique.

La notion de point aveugle incestuel ne prétend pas élaborer une nouvelle théorie des représentations. Elle propose de prolonger ces travaux en les appliquant aux représentations contemporaines de l’enfance.

Nous appelons point aveugle incestuel la difficulté collective à percevoir les dimensions incestuelles ou les brouillages symboliques de certaines représentations, de certains dispositifs ou de certaines mises en scène de l’enfance.

Le point aveugle incestuel ne renvoie ni à une intention, ni à une adhésion, ni à une quelconque banalisation consciente des violences sexuelles faites aux enfants. Il désigne un défaut de perception. Les acteurs concernés – institutions, médias, entreprises, créateurs, responsables publics ou citoyens – peuvent agir avec les meilleures intentions tout en ne percevant pas les effets symboliques des représentations qu’ils produisent, relaient ou valident.

Cette hypothèse conduit à déplacer le regard. La question n’est plus seulement de savoir si une représentation est licite, conforme ou animée d’une intention protectrice. Elle consiste également à interroger ce qu’elle donne à voir, ce qu’elle rend pensable, les frontières qu’elle déplace et les imaginaires qu’elle contribue à construire.

Le point aveugle incestuel ne constitue donc pas une accusation morale. Il est une hypothèse d’analyse des représentations. Son intérêt est de rendre visibles des mécanismes qui, précisément parce qu’ils échappent à notre vigilance critique, demeurent largement inaperçus.

Si cette hypothèse est fondée, alors elle permet d’interroger autrement un certain nombre de campagnes publiques, de productions culturelles, de dispositifs médiatiques ou de controverses contemporaines. C’est précisément l’objet de la troisième partie de cette note.

 

III. Les manifestations du point aveugle incestuel

Si l’hypothèse du point aveugle incestuel est retenue, celui-ci ne demeure pas un concept théorique. Il permet d’interpréter un certain nombre de pratiques contemporaines qui, sans intention de promouvoir les violences sexuelles faites aux enfants, contribuent néanmoins à modifier les représentations de l’enfance dans l’espace public.

Deux mécanismes apparaissent particulièrement significatifs.

 

  • Dénoncer peut aussi diffuser

Toute stratégie de dénonciation repose sur une tension fondamentale : pour rendre visible un phénomène, il faut le représenter. Or toute représentation produit des effets qui dépassent son intention initiale. Elle attire l’attention, elle construit des images, elle inscrit durablement certains objets dans l’espace symbolique.

Cette interrogation n’est pas nouvelle. Les recherches sur le traitement médiatique du suicide, à travers l’« effet Werther » mis en évidence par David P. Phillips, les travaux de Brigitte L. Nacos sur les relations entre terrorisme et médias, ainsi que les recherches consacrées aux effets non intentionnels de certaines campagnes de santé publique montrent qu’une politique de communication peut produire des effets qui dépassent largement les objectifs poursuivis.

Une même question traverse ainsi des domaines très différents : comment rendre visible un danger sans contribuer, par cette visibilité même, à renforcer sa présence dans l’espace symbolique ?

En 2026, L’affaire des poupées commercialisées par Shein constitue, à cet égard, un cas particulièrement révélateur. Alors que ces objets faisaient l’objet d’une dénonciation publique, leur image a été diffusée pendant près de quarante-huit heures sur les chaînes d’information en continu, les réseaux sociaux et de nombreux médias généralistes. Des millions de personnes ont ainsi découvert un objet qu’elles n’auraient probablement jamais rencontré sans cette médiatisation.

Le paradoxe est manifeste. La dénonciation poursuivait un objectif légitime ; pourtant, elle s’est accompagnée d’une reproduction massive de la représentation elle-même.

L’hypothèse du point aveugle incestuel invite précisément à interroger cette situation : les acteurs de cette diffusion ne semblent pas avoir perçu que la répétition de l’image constituait elle-même un fait culturel susceptible de produire des effets propres.

Il ne s’agit évidemment pas de contester la nécessité d’alerter l’opinion publique. Il s’agit d’interroger les modalités de cette alerte. Peut-on dénoncer sans reproduire ? Peut-on informer sans transformer une représentation marginale en objet de circulation de masse ?

 

  • Prévenir produit aussi des représentations

La même interrogation vaut pour les politiques de prévention. Leur objectif est de protéger les enfants, d’améliorer leur capacité à identifier certaines situations de danger et de favoriser la révélation des violences. Cette ambition est évidemment indispensable.

Toutefois, aucune politique de prévention n’agit uniquement sur les comportements. Elle agit également sur les représentations. En cherchant à protéger, elle introduit des catégories, des images, des récits, des gestes et des manières nouvelles de penser le corps, l’intimité et les frontières de l’enfance. Une campagne ne transmet jamais seulement une information ; elle contribue également à produire un imaginaire.

Or cette dimension demeure rarement évaluée. Les politiques publiques mesurent généralement leur efficacité au regard de leurs objectifs déclarés — sensibilisation, signalement, connaissance des risques — mais beaucoup plus rarement au regard des effets symboliques qu’elles peuvent produire.

Certaines campagnes très démonstratives, certains dispositifs pédagogiques ou certaines mises en scène du corps de l’enfant méritent ainsi d’être interrogés non pas à partir de leurs intentions, mais à partir des représentations qu’ils contribuent à installer dans l’espace public.

L’hypothèse du point aveugle incestuel conduit précisément à déplacer le regard. Elle invite à considérer que toute politique de prévention devrait être évaluée selon une double exigence : son efficacité pratique, mais également les imaginaires qu’elle produit, les frontières symboliques qu’elle renforce… ou qu’elle déplace malgré elle.

Toute représentation laisse une trace. La prévention ne peut donc être pensée uniquement comme un outil d’information ; elle constitue également une production culturelle dont les effets méritent, eux aussi, d’être interrogés.

 

IV. Pour une lecture critique des représentations de l’enfance

La présente note n’a pas pour objet de remettre en cause la nécessité de lutter contre la pédocriminalité, ni de contester les politiques de prévention.

Elle invite en revanche à enrichir notre manière de concevoir ces politiques en y intégrant une question encore peu explorée : celle des représentations qu’elles produisent.

Si l’hypothèse du point aveugle incestuel est retenue, alors toute campagne publique, toute production culturelle, toute communication institutionnelle ou toute médiatisation d’un phénomène concernant l’enfance devrait être soumise à une lecture critique de ses effets symboliques.

Cette lecture pourrait s’appuyer sur quelques questions simples.

À l’image des grilles d’analyse aujourd’hui utilisées pour identifier les biais de genre, les discriminations ou les situations de validisme, cette grille n’a pas vocation à produire des interdictions mais à rendre visibles d’éventuels points aveugles incestuels dans les représentations contemporaines de l’enfance.

 

L’enfant est-il représenté comme un enfant ou comme un adulte en miniature ? Existe-t-il une forme d’adultisation de l’enfance ?

La représentation expose-t-elle inutilement l’intimité de l’enfant ou son corps ?

L’enfant est-il placé dans une posture de séduction, de performance ou de valorisation de son image ?

La représentation contribue-t-elle à brouiller les frontières symboliques qui entourent habituellement l’enfance ?

L’image, le dispositif ou la mise en scène étaient-ils réellement nécessaires pour atteindre l’objectif poursuivi ?

Le même message aurait-il pu être transmis autrement, sans reproduire ou diffuser la représentation en question ?

 

Ces questions n’ont pas vocation à censurer les représentations. Elles constituent une grille de lecture destinée à renforcer l’esprit critique des institutions, des médias, des créateurs, des communicants et, plus largement, de tous ceux qui produisent des représentations de l’enfance.

La protection de l’enfance ne repose pas uniquement sur le droit ou sur la répression.

Elle suppose également une vigilance constante à l’égard des imaginaires que nos sociétés fabriquent, diffusent et rendent visibles. C’est à cette condition que la prévention pourra pleinement atteindre son objectif : protéger les enfants sans contribuer, malgré elle, à transformer les représentations qu’elle entend combattre.

Une démocratie protège les enfants par le droit. Elle les protège également par les représentations qu’elle choisit de produire, de diffuser et de rendre visibles.

C’est peut-être là que réside aujourd’hui l’un des principaux angles morts des politiques de protection de l’enfance.

 

 

 

Virginie Martin

Politologue enseignante-chercheuse

Kedge Business school

 

 

 

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